Un monde sans héros

Avec la fragilité grandissante des relations humaines, l’érosion du couple, l’exigence éthique ringardisée, il est difficile de se prévaloir d’un code de conduite fondé sur des valeurs pour lesquelles nous serions prêts à tout.

Rien de grand n’a été réalisé par des hommes sans confiance -

Or la confiance est forgée, toujours, dans une matière première imprégnée d’amour.

Nous ne réalisons de grandes choses qu’à mesure de notre capacité à croire; pourtant nous avons tendance à oublier que notre foi n’est jamais suffisamment forte dans la désespérance solitaire. Elle s’épanouit néanmoins chez ceux qui sont aimés, choyés, soutenus dans l’adversité et les moments les plus ingrats.

Le prix à payer pour le règne d’un amour trivial, qui ne trouve guère d’inspiration au-delà du quant-à-soi, d’un amour médiocre, sans grandeur, ce sont aussi des réalisations humaines qui sont à la mesure de l’insécurité qui règne en maîtresse dans nos générations. Rien de ce que nous vivons désormais n’élève l’âme au-dessus de quelque besoin primaire d’autosatisfaction sans générosité ni vision.

Nous vivons alors dans un monde déserté de toute forme de « grandiose ».

Les meilleures aspirations ont été depuis longtemps reléguées par l’écrasante domination du profit matériel, de la jouissance, certes décomplexée, ce qui fut probablement salutaire, mais trivialisée dans un système consumériste sans envergure spirituelle.

Dans un monde de plus de spiritualité, la famille trouvait un socle puissant, elle-même nourrie d’un amour-vertu, désormais dégradé en un amour-bonheur somme toute bien étriqué.

Dans un monde où la famille est une force rassurante, la confiance sous-tend nos réalisations.

Dans un monde qui ne se nourrit plus que de l’amour sous sa forme égocentrée, un amour de magazine, une recette de bonheur, une rumeur de succès personnel, nous réaliserons vite à quel point l’aspiration vertueuse va nous faire défaut. La loyauté, la fidélité sont déjà des notions suspectes, probables fruits d’une transaction déséquilibrée où, forcément, quelqu’un s’est fait dupé. La vertu telle que nous la concevons aujourd’hui est le signe, au pire, d’une escroquerie, au mieux, d’une nostalgie bigote.

Pourtant il fut un temps où l’on mesurait un homme à la force de son idéal.

Un temps où, d’apparence inutile, le combat pour la vertu ou la défense de valeurs auxquelles on prêtait foi permettait de faire la différence entre ce qui pourrait avoir un jour une chance de devenir ou voir grand, et ce qui à jamais resterait petit.

Oui certes, cet homme ou cette femme dotés de grandes aspirations pouvaient souffrir de voir leurs combats déchus ou en devenir les martyres, mais eux ne connaissaient pas le vague à l’âme et la mesquinerie ennuyeuse des hédonistes sans stature de notre époque décadente.

Et tant que l’Amour n’aura pas fait son grand retour, l’ambition du grandiose échouera dans un embryon de médiocrité sans même qu’ait pu s’épanouir la moindre vision.

Dans un monde où nos intellectuels sont des clowns de talkshows, les cœurs transis passés au scalpel de la psychologie, toute valeur virile devient la cible de railleries. Dans cette époque de moquerie bien-pensante où le pathos n’est plus qu’une pathologie, l’aspiration un manque d’inspiration, voire un vague délire monomaniaque, nous avons vulgarisé la pureté d’âme au rang d’affabulation.

Mais nous avons érigé sans vraiment le savoir, ni plus être en mesure de l’admettre quand on nous l’expose, la pleutrerie au rang de seule posture acceptable. Un monde sans héros.

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