Homme – Femme : Le drame de l’incommunicabilité exploré par Sam Mendès

 
Sam Mendes a réalisé un très beau film qui m’a laissé pensif et bouleversé. J’en parle après tout le monde, sans même avoir lu la moindre critique faute de temps, et 6 semaines après sa sortie : je suis un vrai has been dans l’âme cela va sans dire.

Mais ceux qui me lisent percevront le caractère intemporel, universel, de cette illumination cinématographique, forcément discutable, et influencée par le prisme de mon vécu et de ma subjectivité nombriliste.

Bref, je le ruminais intérieurement déjà depuis longtemps, mais je ne voulais pas m’en tenir à la version exposée par Eric Zemmour dans Le Premier sexe, j’avais besoin d’une vision artistique complémentaire et facile à m’approprier : par exemple… d’un
film réussi qui me serve d'alibi pour pouvoir me prononcer sur ce thème qui est à mon sens, juste après le malaise écologique, la crise mondiale et l’augmentation des suicides dans un monde surpeuplé, un problème existentiel sur lequel il est urgent que l’humanité fasse son autocritique : l’interminable et protéiforme guerre des sexes.

A force de s’infliger rigidité vertueuse et consumérisme policé, notre monde apparemment affranchi des affres de l’insécurité première (la survie basique), génère de nouvelles forme de vices : ces vices-là sont des vertus poussées jusqu’à leur extrême logique.

L’instinct maternel gangrené par l’ennui devient carcan castrateur sous prétexte de bonnes mœurs, les bien-pensants, à force de gravir les échelons de l’ambition n’atteignent que les sommets de la vacuité et de la désespérance
existentielle, les époux dévirilisés dans une société aseptisée qui prône l’harmonie mais n’en promeut que l’apparence sont confrontés à l’inanité de leurs vaines « réussites », les épouses contrariées dans leurs aspirations n’ont d’autre exutoire qu’une forme modernisée du bovarysme : le besoin de changer leurs maris dès les premiers malentendus, besoin le plus souvent condamné à fin de non recevoir et terreau de l’adultère comme exutoire de l’insatisfaction quand elle devient chronique.

Le roman adapté à l’écran et l’époque (les sixties) ne peuvent avoir été choisis qu’avec un réel discernement par Sam Mendés et je lui en sais modestement gré, du fin fond de mon blog égotiste que personne ne lit en dehors du minuscule cercle de ceux que je kiffe. Mais pour une fois je voudrais TANT avoir plus de lecteurs pour partager la dimension cruciale de cette thématique pour nous tous. Ce film sonne juste – certes, le propos comme tout propos littéraire tend aux excès de l’hyperbole pour incarner son récit et remuer nos consciences (quoique, tout le monde connaît au moins quelqu’un qui connait quelqu’un qui a vécu ce type de drame). Néanmoins c’est exactement la dose qu’il fallait pour écrire cette partition sur les affres d’un couple en perdition, partition qui ressemble d’ailleurs beaucoup plus à un manifeste sur le drame de l’incommunicabilité hommes-femmes.

 

Cette partition fait écho à mes propres réflexions parce que depuis longtemps je suis fasciné :

- par cette inévitable tragédie de l’incompréhension mutuelle (qui survient
toujours un jour ou l'autre, même chez ceux qui se vantent à chaque opportunité
mondaine d’être un couple où règne l’écoute et l’harmonie)
, encore plus absurde et douloureux dans un couple tiraillé dans ses désirs contradictoires et ses inévitables petites lâchetés quotidiennes ;

- par ce lent processus d’uniformisation des sexes, qui passe par une progressive masculinisation de la femme et l’inéluctable dévirilisation des derniers hommes ;

- par notre aliénation dont nous sommes vaguement complices dans un monde dominé par le carriérisme, absorbés par la course vers un stéréotype de bonheur, totalitaire, agissant comme un diktat : celui déjà éculé et décrit par tant d’essayistes et que l’un d’entre eux a déjà intitulé le Culte de la Performance (L’Euphorie Perpétuelle d’un autre auteur est à lire aussi – même mouvance – lectures urgentes en tout cas);

- par les contradictions bruyantes d’une société qui tantôt place au niveau du plus inavouable tabou la détresse et la désespérance, tout en assurant paradoxalement une excessive couverture médiatique, voire intellectuelle (ce qui me semble d’autant plus alarmant) autour de faux débats victimaires au beau milieu desquels les vraies causes à défendre se confondent et disparaissent ;

- par le règne de la médiocrité dont les élites du bien-pensant (souvent cousin du quant-à-soi) sont les agents de conformité, hyperactifs et ultra attentifs dans la répression du sentiment au profit du ressentiment, agents de conformité infiniment plus pervers que les inquisitions des temps passés n’avaient été quant à elles des plus cruelles.

Et non, je ne m’égare pas : ces réflexions sont présentes dans ce scénario qui se révèle d’autant plus courageux – et mature – d’avoir pu aborder ces thèmes dans une société américaine en pleine pente vers une époque de spasmes existentiels et d’autocritique salutaire.

Avant de revenir à des choses plus légères, j’ai abdiqué toute attitude critique, tout mécontentement salvateur, toute lâcheté intellectuelle en acceptant de me livrer totalement aux abymes que ce film nous propose
de regarder en face.

En somme, j’ai placé de côté mes penchants d’insatisfait chronique, je n’ai pas jugé, j’ai absorbé toute l’histoire en faisant taire les voix de la critique et du cynisme quand ils servent à masquer mon trouble. J’ai vraiment joué le jeu – ce que la réalisation rend particulièrement possible… voire gratifiant.

Et ça m’a bouleversé.

Le temps d’une séance, juste avant de reprendre la course au bonheur qui va remettre de l’ordre dans tout ça.

Je vous conseille d’essayer.